CAP21 Nord-Pas-de-Calais, mouvement écologiste, humaniste et citoyen animé par Corinne Lepage pour un développement durable.
Jeune Francophonie - La francophonie évolue en France sous le signe de la controverse, qu’elle soit méconnue, inconnue ou même lorsqu’elle est connue car le terme est lui-même équivoque. Quelle est votre définition de la francophonie ?
Corinne LEPAGE - Pendant longtemps la francophonie a été caricaturée ou du moins réduite dans la portée de son message, par l’utilisation qu’ont pu en faire certains courants de pensées, la basant sur la nostalgie d’une certaine grandeur de la France, pour paraphraser le Général de Gaulle. Par ailleurs, la francophonie semble ne revêtir que de fraîche date une dimension plus « politique » qui lui donne son « F » majuscule. La Francophonie, ce sont ainsi des actions diplomatiques et de coopération culturelle et technique liant désormais 68 Etats, qui prennent part activement aux grands débats du multilatéralisme, comme l’atteste la reconnaissance récente de la diversité culturelle comme en jeu politique dans la mondialisation.
De fait, l’Organisation Internationale de la Francophonie) les quatre opérateurs directs (TV5, l’Agence Universitaire de la Francophonie l’Association Internationale des maires francophones, l’Université Senghor d’Alexandrie,) et l’Assemblée parlementaire de la Francophonie, assemblée consultative, sont des acteurs d’un nouveau système international de plus en plus démocratisé comme l’a rappelé le XIème Sommet tenu en septembre dernier à Bucarest.
J’y vois au contraire, pour ma part, l’expression la plus universaliste d’une certaine vision des rapports entre individus. La francophonie c’est bien évidemment, en premier lieu, l’usage de la langue française, seule langue avec l’anglais à être parlée sur les cinq continents, par 175 millions de locuteurs. Ensuite, la francophonie, au travers d’une histoire partagée, quoique parfois douloureusement, s’est nourrie des apports successifs à la construction d’identités fortes parce qu’à la fois collectives et soucieuses des histoires nationales.
La francophonie c’est aussi un lieu de débat fécond pour humaniser la mondialisation et conjuguer au pluriel les notions de fraternité, de laïcité, d’humanisme, de solidarité entre les peuples, d’intégration républicaine, de diversité culturelle, de dialogue des civilisations et de co-développement, pour n’en citer que quelques unes…
Je pense ainsi pour ma part que la francophonie n'est ni un repli identitaire sur soi, ni la nostalgie d'un passée révolu..., et encore moins un substitut à l'intégration européenne, comme cela a pu être parfois instrumentalisé. La « francophonie puissance » se veut ainsi le témoignage vivant qu'un autre monde est possible.
Jeune Francophonie : Quelles places la langue française et la francophonie comme instrument de la politique extérieure de la France occupent dans votre programme ?
Corinne LEPAGE - J’ai décidé de placer mon action résolument sur un mode volontariste, à la manière de Dominique Wolton qui dans son ouvrage Demain la francophonie rappelait tel un credo que « Hier la francophilie, aujourd'hui la francophonie, demain la francophère ! ». La promotion de la langue française et la francophonie sont des enjeux que je souhaite promouvoir avant que l’on ne doive les sauvegarder.
Je souhaite réaffirmer le caractère fondamental de la langue française au sein des organisations internationales afin de ne plus voir les représentants nationaux oublier que le français est une des langues de travail au sein de l’ONU, comme la plupart des organisations internationales - notamment au sein des institutions de l’Union européenne - ou pour éviter de voir les instruments vitaux que sont les alliances françaises, centres culturels et établissements scolaires fermer les uns après les autres…
Le combat pour le plurilinguisme est tout aussi vital, notamment au niveau des brevets européens et du réinvestissement linguistique au niveau des technologies de l'information et de la communication. C’est résolument un combat légitime quand on sait que pas plus de 5% des pages consultées sur internet le sont en français.
C’est également particulièrement vrai au niveau des Nouvelles Technologies liées à l’Environnement (NTE), qui est le grand secteur de développement économique, de ré-industrialisation en France et en Europe et de lutte contre les délocalisations de demain. Par ailleurs, il est déterminant de ne pas céder à l’air du temps qui voudrait que l’on abandonne une politique d’attribution de bourses ambitieuse qui inscrivait pourtant la « Francosphère » dans la réalité du co-développement. C’est là un dossier à la hauteur des 710 millions d'habitants des 68 Etats membres de la Francophonie.
La prise en compte des grands dossiers planétaires, que sont l’engagement et le suivi de politiques ambitieuses de développement durable, de protection des ressources naturelles, de promotion d’une éco-responsabilité partagée est un autre sujet sur lequel la francophonie doit avoir prise et les moyens d’agir concrètement sur le terrain.
Car les fronts sur lesquels il y a urgence à agir (prise en compte des ravages liés à la déforestation, raréfaction des énergies fossiles, atteintes à la biodiversité ou encore l’anticipation face aux évolutions climatiques, telles que la fonte des glaciers, la montée du niveau des océans, ou la destruction des littoraux et des récifs coraliens) nécessitent un cadre de dialogue, déconnecté des jeux d’hyper-puissances.
Je l’ai indiqué précédemment, la francophonie ne saurait être ni la survivance du colonialisme, encore moins de la « FrancAfrique » et des pratiques douteuses. Faut-il pour autant s’amender de ce formidable outil de promotion de l’influence de la France dans le monde... ? Je ne le pense pas. Bien au contraire, au-delà des idées reçues, la capacité de la Francophonie, dopée par un volontarisme politique renouvelé, s’inscrit dans le traitement des grands enjeux internationaux comme l’éradication de la pauvreté, la prévention des conflits, la reconstruction post-crise ou encore la promotion de la démocratie et des droits de l’homme.
Le Plan d’action qui ponctue chaque mandat du Secrétaire général de l’OIF, notamment depuis le Sommet de Beyrouth en 2002, témoigne des missions dans lesquelles la francophonie doit jouer un rôle majeur. Le développement durable de la coopération au service du développement durable et de la solidarité.
La dernière réunion de l’OIF consacrée à la sécurité humaine et à la prévention des conflits en mai dernier au Canada va également dans ce sens. La notion de sécurité humaine, s’entendant comme étant la nécessaire prise en compte collective des menaces chroniques que peuvent être les famines, les pandémies, les catastrophes écologiques, l’épuisement des ressources vitales, générant par-là même des phénomènes de violence et d’instabilité démocratique est également un chantier « global » sur lequel une politique extérieure française cohérente devrait pouvoir agir, ouvrant ainsi la porte à des règles de représentations plus équilibrées au sein du multilatéralisme.
Sur un autre domaine, je défends ainsi résolument l’élargissement de l’OIF à des Etats où les locuteurs français sont importants, à l’instar d’Israël où avec 500 000 francophones recensés, cela couvre près de 20% de sa population. Ce serait là un geste fort de nature à repositionner le rôle de la France dans le processus de paix, source de tensions régionales depuis trop longtemps.
Jeune Francophonie : Pour vous, quelles sont les raisons qui font que la Francophonie - qu’elle soit intergouvernementale, nationale ou associative - soit désormais devenue un enjeu moderne ?
Corinne LEPAGE - La francophonie est, en effet, fortement mobilisatrice et demeure un formidable enjeu pour la jeunesse, comme l’y incite la démarche engagée avec justesse par Jeune Francophonie.
Ainsi, pour devenir enfin une communauté d'esprit et d'actes dont l'avenir s'inscrit plus au pluriel et dans la diversité, que dans une forme d'exception culturelle qui confine plus à l'exclusion, la force et la diversité du réseau associatif, dopé par les technologies de l’information et de la communication est un atout considérable.
L’agenda de la francophonie trouve ainsi une caisse de résonance tant dans l’édition, la production audiovisuelle, cinématographique et radio, la presse écrite et virtuelle. Ses enjeux sont liés à l’éducation et à la construction de la connaissance, de la formation et de la recherche, qui sont les pierres angulaires du développement équilibré des peuples à travers la planète.
Pour ce faire, l’activisme de la société civile est un puissant facteur dans cette direction. J’appelle pour ma part à la création d’un Conseil de la société civile, qui participe d’une nécessaire constitutionnalisation de la démocratie participative, qui doivent guider les grands enjeux planétaires. L’engouement associatif pour les grands rendez-vous internationaux, comme l’a montré le Sommet de Bucarest ou celui de Ouagadougou en 2004, le démontre aussi. Pour tenir compte de cette réalité, la mise en place d’une instance d’avis consultatif dans laquelle la société civile francophone puisse exprimer ses propositions est particulièrement bienvenue, à l’instar de ce qui existe au sein de plusieurs agences onusiennes ou à l’instar de la plate-forme des ONG prévu dans le cadre du Processus de Barcelone. De fait, le Comité des ONG francophones doit s’affirmer sur l’agenda officiel des grands-rendez-vous francophones.
Cette structure novatrice viendrait sans aucun doute enrichir le nouveau mécanisme de conseil d’analyse et de proposition évoqué par le Secrétaire général Diouf il y a peu, notamment dans le cadre de l’élaboration du cadre stratégique décennal qui définissent à long terme les objectifs de la francophonie.
Des actes symboliques sont aussi urgents. Ainsi au-delà de la complexité institutionnelle, la mobilisation associative de la famille francophone est un facteur déterminant, à l’instar de la victoire obtenue à l’Unesco en octobre 2005 en faveur de la reconnaissance de la diversité culturelle.
Ces messages à adresser à l’opinion publique, pourraient être l’utilisation du drapeau officiel de la francophonie à côté des drapeaux nationaux, fédéraux, européen, ou encore l’ajout dans notre Constitution d’une phrase rappelant que la « République participe à la construction d'un espace francophone de solidarité et de coopération », comme souhaitait l’inscrire l’ancien ministre des Affaires étrangères Maurice Schumann, rappelant ainsi combien la promotion de la francophonie et l’avenir européen vont de pair. Je salue ainsi les nombreuses initiatives associatives qui oeuvrent dans ce sens.
C’est d’ailleurs particulièrement vrai depuis l’entrée dans l’Union européenne de la Roumanie et de la Bulgarie qui accrédite la thèse selon laquelle la francophonie continentale est facteur d’intégration. Le plan d’action pour le français dans l’Union européenne en est un exemple concret à poursuivre.
Forte de ces actes symboliques et gestes significatifs, nous agirons concrètement en faveur d’une prise en compte ostentatoire du sentiment d’appartenance à un même espace. Nous sentirons-nous peut-être ainsi, un peu plus francophones pour bâtir autour de cette « langue en partage » qu’est le français, un monde plus juste et garantir des rapports entre les peuples plus équilibrés, « unis dans la diversité » comme nous y invite d’ailleurs le projet européen, dont incontestablement la France doit rester un des moteurs pour les années à venir et en particulier dès le 1er janvier 2008, date à laquelle la France prendra la présidence semestrielle de l’Union.
Ce serait là également un message fort qui porte la modernité de la francophonie, comme n’a eu de cesse de le rappeler Léopold Sédar Senghor, dont nous avons fêté en 2006 le centième anniversaire de sa naissance. Ce dernier n’évoquait-il pas la francophonie comme « un humanisme intégral qui se tisse autour de la terre. C’est la symbiose des énergies dormantes de tous les continents, de toutes les races qui se réveillent à leur chaleur complémentaire » ?